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'Un nouveau regard sur le Rhin? '
 
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Un nouveau regard sur le Rhin?

 

 

 

 

 

 


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Revenons à l'année 1919. La France a retrouvé sa frontière sur le Rhin. A Strasbourg une nouvelle Université française est née (49). La direction de l'Institut d'histoire moderne a été confiée à un historien de 41 ans, Lucien Febvre [3] , qui jusque-là occupait la chaire d'histoire moderne et bourguignonne à Dijon. Pendant la guerre, il a combattu à divers endroits du front et c'est en tant que capitaine de l'armée d'occupation, qu'il est entré pour la première fois en Allemagne. Depuis, il fait régulièrement le voyage de Strasbourg à Mayence pour des cours sur l'histoire allemande du XVIe siècle au Centre d'études germaniques (crée en 1921 par le Haut Commissariat français) - devant un auditoire purement français, car la population allemande rejette les institutions de l'occupant. Febvre a donc vécu de près l'atmosphère de crise qui régnait en Rhénanie au cours des années vingt.

Le remodelage de la frontière franco-allemande par le Traité de Versailles

Durch den Versailler Vertrag musste Deutschland nicht nur 13% seines Reichsgebiets mit 10% seiner Bevölkerung abtreten, sondern verlor auch alle seine Kolonien. Zudem wurde das Landheer auf 100.000, die Marine auf 15.000 Mann beschränkt. Auch hohe Reparationsleistungen in Geld- und Sachlieferungen sowie zahlreiche wirtschaftliche Beschränkungen und schliesslich die Zuweisung der alleineigen Kriegssschuld liessen den Versailler Vertrag in Deutschland auf breite Ablehnung stossen.

Source : F.A. Brockhaus A.G.

Aujourd'hui, son nom est surtout associé à celui des Annales [4]  qu'il fonda en 1929 avec Marc Bloch [5]  (innovative Sozialgeschichte [6] ). Ce qui est moins connu, par contre, c'est que ce projet d'une revue différente naquit dès les premières années d'après-guerre : comme une sorte d'alternative alliée - internationale, démocratique et novatrice - à la traditionnelle revue allemande Vierteljahrschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte [7] (50). Dans ce projet, un rôle important revint à l'historien belge Henri Pirenne qui, avant 1914, avait été un correspondant officiel de la VSWG et qui, après la guerre et sa déportation en Allemagne, avait opéré une révision radicale de son rapport à l'Allemagne. Ce que nous devons désapprendre de l'Allemagne - tel était le titre de sa leçon d'Ouverture solennelle en tant que Recteur de l'Université de Gand en 1920 (51). Pourtant Pirenne ne demandait pas une sorte de croisade contre la "science allemande" ; il voulait simplement dénoncer ses aspects chauvins et agressifs et critiquer sa prétention à l'hégémonie, qui avant la guerre n'avait pratiquement pas été contestée (52).

Marc Bloch (1886 - 1944)

Marc Bloch fut l'un des plus grands historiens du 20ème siècle. Né en 1886 dans une famille alsacienne d'origine juive, il fut fusillé à Lyon par la Gestapo le 16 Juin 1944 en tant que résistant.
Bloch, qui a d'abord enseigné à l'Université de Strasbourg, puis à la Sorbonne, était un excellent spécialiste dans son domaine, le moyen-âge. Il était en même temps un savant innovatif qui sut, de par ses exposés sur l'histoire sociale et économique et ses publications concernant la méthodologie, donner de nouveaux élans. En 1929, il fonda avec son ami Lucien Febvre la revue Annales, autour de laquelle se forma l'une des écoles historiques les plus prolifiques caractérisée par une approche interdisciplinaire et comparative.


Source Internet [8]
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Lorsqu'en décembre 1919, Febvre prononce sa leçon inaugurale à Strasbourg sous le titre L'Histoire dans le monde en ruines, il dénonce lui-aussi l'instrumentalisation nationaliste de la science. "Une histoire qui sert, est une histoire serve", disait-il à ses auditeurs (53), tout en ajoutant: "Professeurs de l'Université Française de Strasbourg, nous ne sommes point des missionnaires débottés d'un Evangile national officiel." Par conséquent, il ne proposait nul "contre-poison" pour combattre la mythologie historique d'outre-Rhin, aucune drogue de rechange: "La vérité, nous ne l'amenons point, captive, dans nos bagages. Nous la cherchons." C'est à une telle ouverture d'esprit que nous devons le fait que Febvre, Bloch et d'autres futurs collaborateurs des Annales comme Maurice Halbswachs, ont pu regarder aussi vers l'autre rive du Rhin et continuer à lier leur "désapprentissage de l'Allemagne" à un apprentissage certain. Les livres successifs de Febvre, la Terre et l'évolution humaine de 1922, le Luther de 1928 et enfin le Rhin de 1931 en sont les meilleurs preuves (54).

Extrait d'une recension de la réédition de 1997

« Dans ce livre rédigé en 1931, en pleine montée du nazisme, et jamais réédité depuis 1935, Lucien Febvre s'attache à démontrer que loin d'avoir toujours été un fleuve allemand, cette prétendue «frontière naturelle» ou «prédestinée» séparant deux entités nationales, le Rhin - «le vieux Père Rhin» -, a longtemps été un lieu du génie européen brassant, à travers le Saint Empire né sur ses rives, peuples et langues, de la Méditerranée à la mer du Nord. «Le Rhin, fleuve romain, fleuve du monde autant et plus que fleuve allemand», écrivait déjà Michelet cité par l'auteur. Fleuve germanique, mais d'un cosmopolitisme éclatant qui, de Bâle à Dordrecht, ménage à la Rhénanie au cours du Moyen Age une autonomie - dira-t-on une identité? - face aux grands ensembles politiques qui se construisent. » (Daniel Bermond)

Source Internet [10]

Parlons donc de ce livre [11]  peu connu et peu lu, et qui n'a été réédité en France qu'en 1997 (55). Ceci est d'abord dû à sa genèse et à sa forme particulière. En effet, il s'agit, à première vue, d'une oeuvre de circonstance, écrite à la "commande" de la Société Générale Alsacienne de Banque (SOGENAL). Celle-ci voulant publier pour son cinquantenaire en 1931 un livre commémoratif, choisit le sujet parfaitement actuel du Rhin. Comme il ressort des archives de la banque (56), on pensa d'abord à d'autres auteurs, notamment à un économiste de la maison et à un historien alsacien connu, Charles Schmidt, ami du directeur de la SOGENAL. Schmidt de son coté avança le nom d'Albert Demangeon, professeur de géographie à la Sorbonne. Et c'est seulement lorsque Schmidt fut nommé, en 1928, Inspecteur général des Archives et des Bibliothèques et dut se retirer du projet, qu'il proposa Febvre pour le remplacer. Celui-ci, de son coté, connaissait Demangeon depuis longtemps et était persuadé de pouvoir s'entendre avec lui. "Sur un tel sujet, déclara-t-il au directeur de la SOGENAL, un livre écrit par des savants français ne peut pas, ne doit pas être médiocre : c'est un cas de conscience" (57). Etant donné que la banque se proposait de payer, en cette période de crise économique, la forte somme de 25 000 francs à chacun des deux auteurs, l'affaire fut rapidement conclue. Et en mai 1930, Febvre et Demangeon, accompagnés de leurs épouses, furent même invités par la SOGENAL à accomplir un voyage en bateau de cinq jours en descendant le Rhin de Mayence à Rotterdam. Les impressions de ce périple se retrouvent encore dans certains passages du livre (58). Ainsi, le fleuve accompagna-t-il l'ouvrage.

La conception et le plan du livre semblent avoir changé plusieurs fois : tandis qu'au début il était prévu un livre en trois, voire quatre parties: histoire, géographie, économie, littérature, seuls Febvre et Demangeon restèrent finalement en course. Et tandis que Demangeon à l'origine avait proposé un plan plus ou moins systématique ou domineraient les aspects de géographie économique et fluviale, Febvre semble avoir préféré une nette séparation entre les chapitres historiques et économiques. Finalement, le livre comportera deux parties: Le problème historique du Rhin, rédigé par Febvre, et Les problèmes économiques du Rhin, rédigé par Demangeon. Cette répartition semble surtout avoir eu des raisons pragmatiques : si Febvre connaissait bien Demangeon, qui allait d'ailleurs être un collaborateur régulier des Annales, et avait beaucoup d'estime pour ses travaux, il ne s'attendait pas, de sa part, à un travail extrêmement pointu  (59). Et leurs façons de penser et d'écrire étaient bien différentes. C'est donc seulement en séparant les deux parties que l'on pouvait éviter des conflits et concevoir une remise ponctuelle des manuscrits. Le problème allait d'ailleurs se poser à nouveau en 1932, lorsqu'il devint nécessaire de réviser l'édition originale, parue l'année précédente dans un tirage hors-commerce et limité à (tout de même) 1200 exemplaires. Febvre voulu, en effet, mieux relier les deux parties, notamment en écrivant une introduction et une conclusion commune, mais son co-auteur ne participa presque pas au travail. Là aussi Febvre préférait agir seul, comme il l'écrivit à Marc Bloch: "Besogne fastidieuse, plus difficile ou du moins plus délicate qu'il n'y paraît. Je ne peux demander à De[mangeon] qu'il la fasse, ce n'est pas son genre et si je l'écoutait, on republierait tel quel... En ce qui me concerne, non. Volontairement, pour la S.[ociété] Gén.[nérale], j'ai écourté, au point de tourner court : rien sur la France sur le Rhin, et tout de même c'est un immense sujet. Rien sur la façon dont la 'frontière' du Rhin s'est rechargée de haines et de passions. Il faut refaire tout cela..." (60).

Voilà qui montre aussi combien Febvre était insatisfait de la première version du livre. A l'origine, sa participation au projet n'était pour lui, comme il le disait, qu'un "pensum", un travail rémunérateur en quelque sorte. Il savait d'ailleurs parfaitement qu'il n'aurait jamais le temps de mener toutes les recherches nécessaires. Par conséquent, le résultat ne pouvait constituer qu'une "mise au point" provisoire - par delà bien des abîmes, comme il l'avouera en 1932 dans une lettre à Pirenne accompagnant un tiré à part: "J'ai à vous envoyer, mon cher maître et ami, un gros paquet encombrant. C'est le tirage à part de l'étude sur le Rhin que j'ai faite, en collaboration avec A. Demangeon, pour le Cinquantenaire de la Soc. Gale Alsacienne de Banque. Papier somptueux, illustrations remarquablement exécutée[s], typographie enviable. Je regrette bien un peu que toute cette belle présentation soit consacré à un travail qui ne saurait être d'érudition - qui ne peut être que de mise au point, et qui m'a contraint à naviguer au milieu de combien d'écueils! On a beau 'construire' le fleuve, il reste encore terriblement dangereux... pour l'historien tout au moins!" (61). Pour l'édition parue en 1935 chez Armand Colin le texte fut donc considérablement remanié : à la fois abrégé et amélioré; mais surtout, Febvre ajouta un long chapitre : Comment se font et se défont les frontières. Le livre en gagnait en subtilité et recevait aussi une orientation plus critique par rapport aux idées courantes. 

Si nous prenons maintenant en main cet ouvrage, et si nous le lisons, nous constatons, tout d'abord, que Febvre n'a nullement écrit une histoire du Rhin. Il s'agit plutôt d'une esquisse de certains "problèmes", car l'auteur "découpe", comme il dit, des morceaux de "l'histoire totale du Rhin" (62). De cette façon, il veut "contribuer à dissiper des nuées lourdes de catastrophes [Febvre écrit ses lignes en 1932/35], à substituer à une histoire particulariste de guerres et de haines une histoire pacifique d'échanges et d'unions. Disons, avec le seul souci de la connaissance objective: à amorcer la rédaction d'une histoire humaine du Rhin vivant" (63). Pour ce faire, Febvre adopte une approche interdisciplinaire : se basant sur son savoir géographique et historique, mais tenant également compte des acquis de la linguistique d'Antoine Meillet ou de certains travaux archéologiques, comme par exemple les recherches de Karl Schumacher. Mais Febvre est parfaitement conscient du caractère lacunaire de ses connaissances et de la recherche française, et, s'adressant de toute façon à un large public "d'hommes cultivés" (64) et pas seulement à des confrères, son mode d'écriture se rapproche ici plus que dans aucun autre de ses livres de la forme de l'essai, voire de l'étude journalistique. Ainsi, à maintes reprises, il a recours à la rhétorique de "l'image parlante" (65), relate ses impressions de voyages - par exemple au moment de visites aux musées de Mayence et de Cologne - ou s'adresse au lecteur en une sorte de dialogue fictif. Nul doute : ce texte écrit et réécrit par Febvre est un véritable "feu d'artifice", comme le remarquera de façon à la fois dédaigneuse et admirative un critique allemand (66). Mais au sein de l'œuvre de l'historien, il se situe en quelque sorte à l'opposé de son opus magnum sur Rabelais, Le problème de l'incroyance au XVIe siècle, qu'il ne publiera qu'en 1942 après une très longue préparation. C'est à dessein qu'il proclame dans la préface de cet ouvrage tout aussi brillant et parfaitement composé, mais extrêmement érudit : "Je serais bien marri qu'on y vît l'illumination d'un essayiste, une brillante esquisse, une improvisation" (67). Les dangers de l'essayisme, à la fois présomptueux et péremptoire, lui étaient trop bien connu. Mais d'une certaine façon son livre sur le Rhin ne pouvait rien être d'autre qu'un essai, "une brillante esquisse, une improvisation". C'était son dilemme, mais peut-être aussi sa chance.

Bien entendu, il n'est pas question de présenter ici un résumé de ce livre. Nous ne pouvons qu'esquisser ses thèmes principaux qui tous mettent en cause l'image reçue du Rhin, à la fois du côté allemand et du côté français :

  •  Premier thème : Le Rhin, tel que nous le vivons, n'est pas une donnée naturelle, mais un produit de l'histoire humaine. Ce ne sont pas seulement les hommes qui se sont adaptés au fleuve, mais le fleuve à également été considérablement transformé par l'action des hommes. Il n'y a donc pas d'état originel pur, ni géographique ni historique, comme le prétendent pour les besoins de leur démonstration les tenants d'une vision raciale de l'histoire.
  •  Deuxième thème : Le Rhin ne joue un rôle de frontière que depuis le XVIe siècle. Par conséquent, toute identification rétrospective entre Allemands et Germains, entre Allemagne et Saint Empire etc. est inadmissible. Par rapport à la projection rétrospective des oppositions nationales du XIXe et XXe siècles sur la Rhénanie romaine et franque, Febvre insiste sur l'altérité des sociétés antiques et médiévales que l'on ne peut presser dans les schématismes de notre temps : "Entre les Francs mérovingiens et carolingiens, parlant un dialecte germanique, vivant, combattant, pensant à la barbare - et puis l'Allemagne, ou bien la France d'aujourd'hui: quel rapport? [...] L'histoire n'est pas un bal costumé" (68). Il ne fait pas de doute que c'est dans le développement de ce thème que réside un des points forts du livre. 

Le Rhin comme frontière au 17ème siècle

 

 

 

 

 

[12] Source Internet [13]

  • Troisième thème : L'histoire du Rhin est avant tout une histoire des villes et de la culture urbaine. Mais le dualisme villes/campagnes qui en résulte est "fatal", car il déstabilise la région et provoque l'éparpillement national. Ici, Febvre peut enfin recourir à ses propres recherches. Sans se faire le chantre des villes du bas Moyen Age et de l'époque moderne - il ne cesse en effet d'insister sur l'égoïsme des bourgeoisies - ces républiques, et notamment Strasbourg, représentent pour lui l'image idéale, bien qu'éphémère d'une culture qui était "à la fois bourgeoise, urbaine et rhénane".
  • Quatrième thème : La tragédie des Rhénanies (au pluriel) réside dans le fait qu'elles ont été broyées entre la France et l'Allemagne prussienne, entre l'Est et l'Ouest, qu'elles ont sans cesse été prises en otage au cours de guerres et de marchandages de territoires - comme à Vienne en 1815. Tout lecteur de l'entre-deux-guerres pouvait ici faire l'analogie avec "Versailles". Cependant, il est surprenant que Febvre ne parle jamais explicitement de la situation créée par la Grande Guerre, même si son scepticisme vis-à-vis d'une "francisation" octroyée ou d'une politique "séparatiste" est patent. De même, les controverses du XIXe siècle ne sont évoquées que de façon marginale. L'accent par contre est mis sur la préhistoire séculaire de tous ces conflits et son utilisation rétrospective par les historiens, qui cependant ne sont que rarement désignés par leurs noms. Febvre critique et déconstruit donc un éventail de positions historiographiques ; il ne livre pas de critique détaillée de textes ou d'auteurs.

La frontière franco-allemande (1871-1918) sur des cartes postales de l'époque

 

 

 

 
Source Internet [14]
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De ces quatre grands thèmes, le dernier évoqué était bien sûr le plus explosif : en décrivant les Rhénanies comme un paysage historique entre l'Est et l'Ouest, Febvre montrait en même temps qu'elles ne constituaient pas le "cœur" de l'Allemagne, son Herzland inaltérable, comme que le mysticisme nationaliste des années vingt le proclamait. Et en caractérisant le Rhin comme "fleuve européen" qui lie et relie les différentes économies, cultures et langues, Febvre argumentait évidemment contre la thèse du "fleuve sacré" de l'Allemagne. Cependant, le texte de Febvre, lui-aussi, n'est pas exempt d'accents patriotiques : ainsi, tout en refusant la variante expansionniste de la politique française et le mythe de la "frontière naturelle", sa caractérisation extrêmement schématique et négative du mouvement unificateur de l'Allemagne et du rôle de la Prusse au moment de la lutte anti-napoléonienne se rapprochait d'assez près du sens commun des positions françaises. Même dans la deuxième édition révisée, le livre contient encore toute une série de passages dans lesquels la bonne conscience patriotique fait figure d'argument historique, tandis que les faits restent largement dans le flou. La politique d'expansion des rois de France, par exemple, ou la conquête (le "rattachement": Anschluss) de l'Alsace sous Louis XIV sont présentés comme une sorte de pacification (69). La Prusse, par contraste, est toujours évoquée de façon négative, avec une connotation "orientale", voire "asiatique". La politique prussienne d'unification et d'hégémonie au XIXe siècle est même désignée comme une "reconquista" : on devine facilement ce que l'auteur voulait entendre par là.

Malgré ce parti pris, le chapitre du livre consacré à l'histoire contemporaine de la frontière franco-allemande fait montre d'une très grande sensibilité envers les vrais problèmes de la Rhénanie et les voies possibles d'une recherche historique novatrice. Il est d'ailleurs symptomatique que ce texte est ponctué par de très nombreux points d'interrogation. Et c'est également dans ce cadre que Febvre esquisse une problématique inédite que l'on pourrait appeler une histoire des mentalités frontalières franco-allemandes (70). Celle-ci serait à élaborer en opposition à la fois aux déterminismes douteux de la race, de la langue et du Volk et à l'histoire traditionnelle des hostilités politico-étatiques des XIXe et XXe siècles. Voici un passage central où Febvre expose son programme d'une façon très caractéristique, et à propos de la réaction rhénane vis-à-vis des réformes "françaises" de la fin du XVIIIe siècle :

"Où sont les analyses de structures sociales qui, seules, nous éclaireraient sur [...] les réactions du Rhin devant les réformes révolutionnaires? - Mais quoi, l'histoire est faite, dans son minutieux détail, des marches et contre-marches de Custine, des tractations diplomatiques des Rhénans, des délibérations des Comités des assemblées révolutionnaires; elle ne l'est pas des filiations de doctrines qui permettraient de tout mesurer et, d'abord, les réactions souvent hostiles des peuples, des classes et des religions contre des systèmes, cependant libéraux et rationnels - mais où Trajan, comme disait Voltaire, prétendait imposer des réformes sans en avoir donné aux bénéficiaires le désir préalable ni l'enthousiasme. La clef est là de tant de difficultés qui surgirent au cours des années révolutionnaires. La tabula rasa rhénane, sur quoi notre Révolution vint graver son Décalogue irrésistible? Laissons une fois pour toute cette imagerie de coté et posons le maître principe: il n'y a pas frontière quand deux dynastes, campés sur des terrains qu'ils exploitent, plantent à frais communs quelques bornes armoriées au long d'un champ, ou tracent au milieu d'un fleuve une ligne idéale de séparation. Il y a frontière quand, passée cette ligne, on se trouve en présence d'un monde différent, d'un complexe d'idées, de sentiments, d'enthousiasmes qui surprennent et déconcertent l'étranger. Une frontière en d'autres termes - ce qui l''engrave' puissamment dans la terre, ce ne sont ni des gendarmes, ni des douaniers, ni des canons derrière des remparts. Des sentiments, oui; des passions exaltées - et des haines". (71)

Ce que Febvre revendique ici et à maint d'autres endroits du livre, est un programme de recherches sur les modes de vie et de pensée, les sentiments et les mentalités des habitants des régions frontalières comme en Rhénanie (ou en Alsace) qui, d'habitude, ne se sont transformées que très lentement (même si dans des période de crises ils ont pu se "retourner" soudainement) et qui déterminent dans la longue durée la volonté d'adhésion nationale d'une population (72). Car contre cette volonté, Febvre, qui avait passé son enfance à Nancy et qui vivait maintenant à Strasbourg, le savait parfaitement, tout argument géographique, militaire, voire linguistique restait en fin de compte impuissant.

Ainsi, ce livre sur le Rhin, écrit sur commande et dans un contexte particulier opère-t-il, par rapport aux études habituelles - allemandes ou françaises - un véritable changement de terrain. Changement tendanciel, il est vrai, puisqu'il ne s'agit que d'une esquisse, d'un essai, qui n'est pas en état de mettre en pratique son programme. Mais changement de terrain tout de même, car le texte de Febvre est parfaitement incompatible à la fois avec l'histoire politico-diplomatique et avec l'histoire régionale "morphologique" du type de l'école de Bonn qui pratique une sorte de déterminisme géographique et ethnique (voire racial) (73).

Ceci était d'ailleurs parfaitement clair pour les savants allemands qui dénoncèrent ce livre comme particulièrement dangereux. En effet, dès la sortie de l'édition Armand Colin, le géographe et spécialiste des questions régionales de l'Université de Fribourg en Brisgau, Friedrich Metz, y consacra la moitié d'une communication présentée à un des colloques confidentiels organisés par la Westdeutsche Forschungsgemeinschaft (évoquée plus-haut). Tandis qu'il ne trouvait que peu de choses à reprocher à la partie géographique rédigée par Demangeon, les chapitres historiques de Febvre lui semblaient être une tentative particulièrement habile de rénover l'argumentation politique française :

"Le Rhin, disait-il, n'apparaît plus ici comme un fleuve allemand, mais européen. Le Rhin devient la ligne où l'Europe de l'Est et de l'Ouest se touchent. Sa tâche serait de servir toute l'Europe et de lier les peuples entre-eux. Ce fleuve ne peut appartenir à un seul peuple, mais doit être soumis à un contrôle international. Le grand mérite de la France résiderait dans le fait d'avoir libéré le Rhin de lourdes entraves nationales. En fin de compte, le livre de Demangeon et Febvre se présente ainsi comme une nouvelle justification scientifique du dictat de Versailles". (74)

De la même façon, les Rheinischen Vierteljahrsblätter, la revue de l'institut de Bonn déjà évoqué, publiait un très long compte-rendu du géographe Gottfried Pfeifer, qui sera explicitement repris à son compte par l'historien spécialiste des questions rhénanes Paul Wentzcke dans la Historische Zeitschrift (75). Pfeifer s'insurgeait également contre la thèse du "fleuve européen" et de la "marge frontalière rhénane [...] située entre l'Europe de l'Ouest et de l'Est" (76). "L'erreur principale" de Febvre, écrivait-il, consiste "dans son incapacité de reconnaître le grand fait essentiel, à savoir l'appartenance de la Rhénanie au sol culturel du peuple allemand (deutscher Volks- und Kulturboden)" (77).

Extrait de la préface de P. Wentzcke:
Der deutschen Einheit -Schicksalsland, Munich 1921: 8/9

"Wiederum darf das Schicksal Elsaß-Lothringens erhöhte Teilnahme im ganzen großen Deutschland erwarten, nachdem auch unser Geschlecht die Verteidigungs-werke Straßburg und Metz zu Ausfalltoren der französischen Ausdehnungspolitik werden sah. Weit bis in das Gebiet der Niederlande und insbesondere in der deutschen Schweiz spüren Kultur und Wirtschaft deutlich genug bis in die feinsten Nerven hinein, was die Sperre des Rheins nun auch für die neutralen Länder an Quelle und Mündung des deutschen Stromes für die Bewahrung ihrer Eigenart und Selbständigkeit bedeutet. Das Zeitalter Ludwigs XIV. scheint über Mitteleuropa heraufzuziehen ...

Aujourd'hui, de telles controverses doivent résonner comme le cliquetis des armes remontant d'un lointain passé. Le Rhin n'est plus seulement de facto, mais d'un point de vue politique, économique et culturel ainsi que dans la conscience des tous les riverains un fleuve européen. De nombreuses publications, comme L'Europe rhénane d'Etienne Julliard, Une histoire du Rhin dirigé par Pierre Ayçoberry et Marc Ferro ou, du coté allemand, l'ouvrage collectif Der Rhein. Mythos und Realität eines europäischen Stromes (78) soulignent clairement que la perspective proposée jadis par Febvre et Demangeon s'est définitivement imposée. Mais qu'en est-il du programme d'une histoire "différente", non pas nationaliste et conflictuelle, mais scientifique et comparative, des mentalités frontalières? Concernant une telle micro-histoire des régions-frontières, les travaux des historiens, des sociologues et des anthropologues sont beaucoup moins avancés (79). Pourtant, de telles recherches ne sont pas seulement essentielles pour mieux comprendre les voies possibles d'une intégration franco-allemande, mais aussi l'évolution des autres régions frontalières européennes: le Boug, le Prout et la Drave, ne sont-ils pas également des fleuves européens?

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Notes

(49) Vgl. John E. Craig, Scholarship and Nationbuilding. The Universities of Strasbourg and Alsatian Society, 1870-1939, Chicago 1984, S. 195 ff.

(50) Vgl. ausführlicher: Peter Schöttler, "Désapprendre de l'Allemagne": les "Annales" et l'histoire allemande pendant l'entre-deux-guerres, in: Hans Manfred Bock u.a. (Hg.), Entre Locarbo et Vichy. Les relations culturelles franco-allemandes dans les années 1930, I, Paris 1993, S. 439-461.

(51) Henri Pirenne, Ce que nous devons désapprendre de l'Allemagne, Gent 1922.

(52) Vgl. Peter Schöttler, Henri Pirenne, historien européen, entre la France et l´Allemagne, in: Revue Belge de Philologie et d´Histoire, 76 (1998), S. 875-883.

(53) Lucien Febvre, L'Histoire dans le monde en ruines, in: Revue de synthèse historique, 30 (1920), S. 4.

(54) Vgl. Lucien Febvre, La terre et l'évolution humaine. Introduction géographique à l'histoire, Paris 1970 (zuerst: 1922); ders., Martin Luther, un destin, Paris 1988 (zuerst: 1928; dt. Übers. : Martin Luther, hg. v. Peter Schöttler, Frankfurt/New York 1996); ders., Demangeon, Le Rhin (wie Anm. 48).

(55) Die folgenden Ausführungen zur Entstehungsgeschichte und Situierung des "Rhein-Buches" nehmen Aspekte auf, die ich im Nachwort zur deutschen Übersetzung der von Febvre verfaßten Kapitel ausführlicher dargestellt habe: Lucien Febvre, Der Rhein und seine Geschichte, hg. v. Peter Schöttler, Frankfurt/New York 1994, S. 217-263. Eine analoge französische Neuausgabe ist 1997 unter dem Titel Le Rhin. Histoire, mythes et réalités erschienen. Alle Zitate im Text entstammen diesen beiden Neuausgaben.

(56) An dieser Stelle möchte ich Herrn Antoine Gaugler (Straßburg) herzlich danken, der mir die betreffende Korrespondenz zugänglich machte.

(57) Archiv der SOGENAL, Straßburg, Brief Lucien Febvres an René Debrix, 2. Februar 1929.

(58) Das Programm dieser Rhein-Reise ist im Nachlaß Lucien Febvres erhalten. Herrn Dr. Henri Febvre (Paris), der mir die Arbeit an diesen Materialien ermöglichte, sei (auch) an dieser Stelle sehr herzlich gedankt. 

(59) Nach Demangeons Tod (1940) publizierte Febvre sogar eine explizite Kritik an dessen "wirtschaftsgeschichtlicher" Interpretation des Rheins: Quelques réflexions sur l'histoire économique du Rhin, in: Etudes strasbourgeoises, Straßburg 1953, S. 17-26; deutsche Übers. in: Febvre, Der Rhein, S. 208-216 (wie Anm. 55).

(60) Lucien Febvre, Brief an Marc Bloch v. 28.7.1932, gedruckt in: Marc Bloch, Lucien Febvre, Correspondance, Bd. 1, 1928-1933, hg. v. Bertrand Müller, Paris 1994, S. 315.

(61) Lucien Febvre, Brief an Henri Pirenne v. 22.4.1932; gedruckt in: Bryce and Myary Lyon (Hg.), The Birth of Annales History: The Letters of Lucien Febvre and Marc Bloch to Henri Pirenne (1921-1935), Brüssel 1991, S. 143.

(62) Lucien Febvre, Der Rhein (wie Anm.55), S. 95.

(63) Ebenda, S. 13-14.

(64) Formulierung von Marc Bloch in einer seiner drei (!) Rezensionen des "Rhein"-Buches: Revue historique, 169 (1932), S. 618).

(65) Vgl. Lucien Febvre, Der Rhein, S. 28.

(66) Gottfried Pfeifer, Rheinische Vierteljahrsblätter, 6 (1936), S. 96.

(67) Lucien Febvre, Das Problem des Unglaubens im 16. Jahrhundert. Die Religion des Rabelais (franz. zuerst: 1942), Stuttgart 2003, S. 20. (Meine Übersetzung ist modifiziert.)

(68) Lucien Febvre, Der Rhein, S. 79.

(69) In diesem Punkt konnte sich Febvre allerdings auf das kurz zuvor erschienene Werk von Gaston Zeller berufen: La réunion de Metz à la France (1552-1648), 2 Bde., Paris 1926. Vgl. auch ders., Tausend Jahre deutsch-französische Beziehungen, Baden-Baden 1954 (zuerst: 1931).

(70)Als begriffsgeschichtliche Vorarbeit siehe bereits Lucien Febvre, "Frontière" - Wort und Bedeutung (1928), in: ders., Ein Historiker prüft sein Gewissen, hg. von Ulrich Raulff, Berlin 1988, S. 27-37.

(71) Lucien Febvre, Der Rhein, S. 163-164.

(72) Da Febvre wußte, dass die konkrete historische und ethnologische Rheinlandforschung auf französischer Seite weit geringer entwickelt war als auf deutscher, regte er 1935 als Vorsitzender der "Commission de recherches collectives" der Encyclopédie Française entsprechende Untersuchungen an. Siehe den Bericht von André Varagnac: Quelques résultats de la recherche collective en France. La route du Rhin et les paysans rhénans, in: Revue de synthèse, 11 (1936), S. 83-87. Zum Kontext dieser Enqueten vgl. Tiphaine Barthélemy, Florence Weber (Hg.), Les campagnes à livre ouvert. Regards sur la France rurale des années trente, Paris 1989, bes. S. 227 ff.

(73) Vgl. ausführlicher Peter Schöttler, Das "Annales-Paradigma" und die deutsche Historiographie 1929-1939. Ein deutsch-französischer Kulturtransfer im 20. Jahrhundert?, in: Dieter Jordan, Bernd Kortländer (Hg.), Nationale Grenzen und internationaler Austausch. Studien zum Kultur- und Wissenschaftstransfer in Europa, Tübingen 1995, S. 200-220, sowie ders., Die intellektuelle Rheingrenze (wie Anm. 24).

(74) Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes, Berlin, R 60274, fol. 62167-70. Zu Friedrich Metz (1890-1969) vgl. Mechthild Rössler, Die Geographie an der Universität Freiburg 1933-1945, in: Michael Fahlbusch u.a., Geographie und Nationalsozialismus, Kassel 1989 (Urbs et Regio Bd. 51), S. 98 ff.

(75) Historische Zeitschrift, 160 (1939), S. 162.

(76) Gottfried Pfeifer, Rheinische Vierteljahrsblätter, 6 (1936), S. 96.

(77) Ebenda, S. 100.

(78) Etienne Julliard, L'Europe rhénane. Géographie d'un grand espace, Paris 1968; Pierre Ayçoberry, Marc Ferro (Hg.), Une histoire du Rhin, Paris 1981; Hans Boldt u.a. (Hg.), Der Rhein. Mythos und Realität eines europäischen Stromes, Köln 1988. Wenn man bedenkt, wie sehr Demangeon und Febvre seinerzeit dafür kritisiert wurden, ist dieser Hinweis auf den "europäischen Strom" um so bemerkenswerter 

(79) Vgl. jedoch z.B. die Arbeiten von Peter Sahlins über die spanisch-französische Pyräneen-Grenze (Boundaries. The Making of France and Spain in the Pyrenees, Berkeley, Calif. 1989), von Daniel Nordmann über die französischen Grenzen in der frühen Neuzeit (Frontières de France, wie Anm. 8), von Claudia Ulbrich über das Saarland (Rheingrenze, Revolten und Französische Revolution, in: Volker Rödel (Hg.), Die Französische Revolution und die Oberrheinlande, 1789-1798, Sigmaringen 1991, S. 223-244) oder von Franz Irsigler über den pfälzisch-luxemburgischen Raum (Der Einfluß politischer Grenzen auf die Siedlungs- und Kulturlandschaftsentwicklung, in: Siedlungsforschung, 9 (1991), S. 9-23). Aus soziologischer Perspektive siehe auch die Studien des " Laboratoire de sociologie de la culture européenne" in Straßburg , in : Revue des Sciences sociales de la France de l'Est, no 19, 1991/92) Zur theoretischen Reflexion siehe: Hans Medick, Grenzziehungen und die Herstellung des politisch-sozialen Raumes. Zur Begriffsgeschichte und politischen Sozialgeschichte der Grenzen in der frühen Neuzeit, in: Bernd Weisbrod (Hg.), Grenzland. Beiträge zur deutsch-deutschen Grenze, Hannover 1993, S. 195-207.