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'Mémoire collective: un nouveau paradigme (E. François)'
 
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Mémoire collective: un nouveau paradigme (E. François)

Présentant, dans un texte paru en allemand il y a un peu plus d'un an, le projet des "lieux de mémoire" dont il a été l'architecte et l'entrepreneur, Pierre Nora [1]  rappelait comment ce qu'il avait, au départ, conçu comme une "topologie symbolique de la France", c'est-à-dire comme un "inventaire des lieux matériels et immatériels où s'est ancrée sa mémoire collective", avait progressivement pris une dimension de tout autre ampleur. Partant de l'hypothèse selon laquelle la France serait "une réalité elle-même et tout entière symbolique", ce projet s'est en effet finalement fixé pour objectif de mettre en œuvre "un autre traitement de l'histoire nationale" dont l'ambition n'est rien moins que de proposer une "histoire de France au second degré" mieux à même, ajoute Pierre Nora, de répondre aux "modifications radicales des formes traditionnelles du sentiment national et du rapport qu'entretiennent les Français avec leur passé" (1).

 Ce nouveau paradigme d'une "histoire de type symbolique" appliqué en premier au cas français est-il spécifique du "Sonderweg" français? Est-il, pour reprendre la formule de Jacques Le Goff, une des expressions de la relation "privilégiée, presque névrotique", que les Français entretiennent avec leur passé - ou peut-il être au contraire étendu à d'autres pays, à commencer par l'Allemagne ? (2) A cette question qu'il évoque dans l'article précédemment cité, Pierre Nora n'apporte pas de réponse nette: il reconnaît certes que son approche, "particulièrement bien adaptée à l'exemple français, est éventuellement utilisable dans d'autres contextes nationaux"; mais lorsqu'un peu plus loin, il évoque les raisons qui rendent compte de l'émergence en France de ce nouveau type d'approche historique, force est de constater que les raisons internes, propres au cas français (contexte de l'"après de Gaulle", "épuisement de l'idée révolutionnaire", retombées de la "seconde révolution française"), l'emportent de beaucoup sur les raisons de portée plus générale, valables pour d'autres pays.

L'approche des "lieux de mémoire" serait-elle donc une expression de l'"exceptionnalité française" ou correspondrait-elle, au contraire, à un paradigme de portée plus générale? Sa portée se limite-t-elle à la France ou peut-elle s'appliquer aussi à l'Allemagne? Pour avancer dans la réponse à cette interrogation, trois questions devront être successivement envisagées: 

  1.  Observe-t-on en Allemagne la même promotion qu'en France de la mémoire collective et de la recherche de ses lieux, du retour sur l'héritage collectif et de la focalisation sur des identités éclatées?
  2.  Le rapport au passé a-t-il connu les mêmes mutations qu'en France et s'exprime-t-il dans des termes tels qu'une histoire des lieux de mémoire y soit également possible?
  3.  Si tel est enfin le cas, à quelles conditions et comment une telle histoire devrait-elle être écrite?

Dans le rapport qu'elles entretiennent avec leur passé, les sociétés française et allemande aujourd'hui encore se distinguent sur deux points essentiels: celui du rapport au temps, d'abord, celui du rapport à la nation, ensuite (3). Alors qu'en France le rapport à l'histoire englobe un passé pluriséculaire remontant sinon aux Gaulois, du moins au Moyen-Age, dans une perspective le plus souvent consensuelle et autocommémoratrice, en Allemagne, en revanche, il est focalisé sur une brève période du passé - les douze années du national-socialisme (et ce qui les a rendues possibles), et se situe dans une perspective fondamentalement critique, voire auto critique (4). Car ici, c'est l'histoire elle-même qui fait problème, tiraillée qu'elle est entre le désir de normalité et la conscience de l'irréductible singularité du nazisme: Auschwitz et sa rampe ne sont-ils pas, remarque à juste titre Jürgen Habermas, le lieu de mémoire le plus fort des Allemands de notre temps? Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, l'implosion de la R.D.A. et la réunification allemande n'ont pas fondamentalement modifié les données du problème. 

Certes l'histoire qui aujourd'hui fait question n'est plus seulement celle du nazisme, mais aussi celle de la "seconde dictature allemande" perçue à la fois comme objet de rejet, comme énigme à élucider et comme histoire à assumer. Mais s'il est vrai que l'attention s'est déplacée, l'attitude dominante est restée la même: les exigences premières sont en effet de critique et d'autocritique et l'histoire de la R.D.A., comme l'attitude à adopter à son égard, sont largement perçues au travers et en fonction de l'histoire du nazisme et des attitudes que l'on a eues - ou que l'on n'a pas eues - à son égard. Si bien que le déplacement partiel d'objet semble avoir pour résultat paradoxal de redonner au thème de la "Vergangenheitsbewältigung" toute son actualité. Le printemps et l'été 1996 ont apporté une nouvelle illustration de ce contraste persistant: alors que l'attention et les débats de l'opinion publique allemande se portaient, avec une rare intensité émotionnelle, sur le livre de l'américain Daniel Goldhagen et sur sa thèse de l'antisémitisme "éliminatoire" allemand, l'opinion publique française, elle, faisait porter ses débats sur le baptême de Clovis et sa commémoration.

Le monument à la mémoire des Juifs d'Europe assassinés (Holocaust-Denkmal) a été conçu par l'architecte new-yorkais Peter Eisenman. Le projet choisi le 25 juin 1999 par le Bundestag (Eisenman II) prévoit environ 2.700 stèles en béton ordonnées selon un quadrillage. Elles mesurent 0,95 m de large et 2,38 m de long et ne se distinguent les unes des autres que par différentes hauteurs.
Source Internet [2]

Le second contraste par rapport à la France tient au rapport à la nation. Alors qu'en France le rapport à l'histoire repose sur l'idée que le fait national va de soi, comme une évidence, en Allemagne, au contraire, c'est précisément le fait national qui fait problème, et la commémoration est là pour tenter de tirer au clair mais aussi d'exorciser l'énigme de l'identité allemande. Evidente dans les grandes commémorations des années quatre-vingt ou encore dans les motifs qui présidèrent au projet d'un nouveau "musée historique allemand" implanté à Berlin-Ouest, cette dimension d'enjeu de mémoire n'a, elle aussi, rien perdu de son actualité. Depuis le 3 octobre 1990, certes, la nation est désormais là, comme une donnée de fait, avec, pour la première fois dans l'histoire de l'Allemagne, une parfaite adéquation entre la nation et l'Etat. Mais cette nation est tout autant cadre que réalité, et reste encore largement à construire, en particulier dans les esprits et dans les représentations. Bien qu'en termes transformés, la nation continue de faire problème pour de nombreux Allemands, les divisant autant qu'elle les unifie et posant de nouveaux défis à la commémoration (comment, par exemple, évoquer à Buchenwald ou à Sachsenhausen la mémoire des dizaines de milliers de victimes du NKVD mortes en détention entre 1945 et 1949 et enterrées anonymement dans des fosses communes, sans pour autant relativiser l'horreur des crimes du nazisme ?), à l'enseignement de l'histoire dans le primaire et le secondaire (les ministres de l'éducation des Lander n'ont à ce jour toujours pas réussi à se mettre d'accord sur les programmes et les directives à proposer aux enseignants (5), ou encore aux urbanistes chargés de la construction/reconstruction de Berlin (que faire, pour ne citer que ce seul exemple, du "Palais de la République" inauguré au centre même de la ville par la R.D.A. et fermé depuis sa chute pour cause, dit-on, de contamination à l'amiante?): tous ces choix de mémoire sont autant de choix d'avenir dont l'absence d'évidence dit assez quelles difficultés l'Allemagne (ré)unifiée - cette "nation à contre-cœur" pour reprendre les termes de l'historien munichois Christian Meier - éprouve à s'accepter comme nation et à s'accepter comme telle.

Le "Palais de la République" sur la Alexanderplatz à Berlin:
érigé par la RDA à la place des ruines dynamitées du château "Stadtschloss", il est fermé depuis la chute du Mur pour des raisons de sécurité (il y aurait présence d'amiante).
Source Internet [3]
[4]

Les termes mêmes dans lesquels on mène, de part et d'autre du Rhin, le débat sur la mémoire, sont un autre révélateur de ces différences. En France, ce débat est tout entier dominé par la trilogie "mémoire, identité, patrimoine" fait l'objet d'un usage aussi immodéré qu'en France, la notion de mémoire n'arrive pas vraiment à émerger, partagée qu'elle est entre le terme relativement peu utilisé de "Gedächtnis" et le terme beaucoup plus courant mais purement descriptif de "Erinnerung"; quant à la notion de patrimoine, elle n'apparaît pratiquement jamais, ne serait-ce qu'en raison du discrédit que fait peser sur le terme de "Erbe" l'usage immodéré qui en a été fait par les nazis, puis par la R.D.A.

_______________________

Notes

(1) Pierre NORA, "Das Abenteuer der "Lieux de mémoire"", in : Etienne FRANÇOIS, Jakob VOGEL et Hannes SIEGRIST (Dir.), Nation und Emotion. Deutschland und Frankreich im Vergleich 19. und 20. Jahrhundert, Göttingen 1995, p. 83-92. 

(2) Ne serait-ce que dans la mesure où ce pays, lui aussi, entretient avec son passé des rapports hautement "névrotiques".

(3) Le présent texte prolonge une réflexion jalonnée par trois précédents articles auxquels je me permets de renvoyer pour plus de détails: "Rapport à l'histoire", in : Jacques LEENHARDT et Robert PICHT (Dir.), Au jardin des malentendus. Le commerce franco-allemand des idées, Arles 1990, p. 17-21; "Nation retrouvée, "nation à contrecœur": l'Allemagne des commémorations", in: Le Débat, n° 78, janvier-février 1994, p. 62-70; "Von der wiedererlangten Nation zur "Nation wider Willen" : Kann man eine Geschichte der deutschen Erinnerungsorte schreiben?": in: E. FRANÇOIS, J. VOGEL et H. SIEGRIST (Dir.), Nation und Emotion, op. cit., p. 93-107.

(4) Ces constatations valent avant tout pour le rapport au passé "national"; le constat serait différent - et au total très voisin de ce qu'on observe en France - si l'on abordait la question du rapport au passé local ou régional.

(5) Ce désaccord persistant ne renvoie pas seulement aux débats sur l'histoire allemande, mais aussi à l'attachement résolu des différents Länder à la préservation de leur compétence en matière d'enseignement et de culture.