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'"Saisis le Souabe au collet"'
 
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"Saisis le Souabe au collet"

Avec la fin de la guerre et le rattachement de l'Alsace à la France, auquel il a tant aspiré, Hansi atteint le sommet de sa carrière, mais perd aussi en même temps le sujet principal qui nourrissait sa carrière artistique: le Boche. Tous les Altdeutschen, comme on désignait les Allemands de l'Altreich, l'ancien Empire allemand, donc de l'Allemagne d'avant 1871, affectés en Alsace après 1871 en tant que soldats ou fonctionnaires, policiers, juges, professeurs, etc., doivent alors quitter le pays; beaucoup d'entre eux cherchent une nouvelle patrie de l'autre côté du Rhin, généralement dans les régions frontalières du Pays de Bade et de Rhénanie-Palatinat. Aux images de Hansi dépeignant l'expulsion des Allemands hors d'Alsace durant l'hiver 1918/19 répond comme en écho le poème suivant qui circulait à l'époque en Alsace:

"Pack den Schwab am Kragen, Setz ihn in den Wagen,
Fahr ihn über den Rhein: Das Elsaß ist nicht sein!"
(18)

"Saisis le Souabe au collet, ramène-le en voiture
 De l'autre côté du Rhin: l'Alsace n'est pas sienne!"

(cf. aussi le dessin qui suit)

 

Abb. 09: "Le Passage du Rhin 1918: Retour au pays natal"

Fig. 9: "Le Passage du Rhin 1918: Retour au pays natal"

Il y a presque de la résignation chez Hansi lorsqu'il écrit dans l'une des rééditions de l'entre-deux-guerres de son "Professeur Knatschké": "Je pourrai enfin dessiner, peindre, décrire toutes les jolies choses que l'on voit en Alsace, embellir le Musée d'Unterlinden, sans avoir à m'occuper de nos peu sympathiques voisins d'outre-Rhin". (19)

Fig. 10: L'Avant-Garde (1920)

Voici l'avant-garde de Berlin, qui déjà revient en Alsace. En tête, nous voyons le prêtre bochisant et autonomisant (qui hélas, existait) portant le chapeau melon et la soutanelle des prêtres allemands; il est l'apôtre du régionalisme à outrance et pour lui, seule la langue allemande est digne d'être employée à l'église et au catéchisme. Il est suivi du propagandiste allemand, défenseur du particularisme alsacien. Vient ensuite le Directeur du théâtre de Fribourg, qui précède l'apôtre de l'autonomisme, du neutralisme (celui-ci est symbolisé par un louche personnage, venu on ne sait d'où, du nom de Rapp, qui se faisait appeler le Comte Rapp et prétendait descendre en ligne directe du général colmarien - ce qui était faux.

Cet individu a même adressé au nom du peuple alsacien au Président Wilson une pétition demandant la neutralisation de l'Alsace). Quand tous ces personnages, chargés de préparer le pays à la domination allemande, auront mis le pied sur la terre alsacienne, le gendarme allemand suivra, accompagné des deux faméliques personnifiant la Misère allemande. Quand aux deux petits Alsaciens, ils expriment l'étonnement de nos populations devant la facilité avec laquelle les Allemands et leur propagande peuvent entrer en Alsace.

Tiré de l'ouvrage: Le Professeur Knatschké, loc. cit., p. 119

Mais Hansi ne se retire pas pour autant vraiment dans la quiétude de l'artiste. Il flaire bientôt le danger d'une 5e colonne en Alsace (Fig. 10) - "Il est curieux de constater avec quelle célérité, tout de suite après la guerre, l'Allemagne vaincue a su installer et organiser sa 5e colonne en Alsace" - , et il déplore amèrement que, selon le souhait du Président américain Wilson, tout Allemand qui a épousé une Alsacienne puisse obtenir la nationalité française. (20) 

Hansi soupçonne les Allemands d'influencer clandestinement les Alsaciens, de pratiquer une sorte de "reconquista" culturelle. Il ne voit pas d'un bon oeil les nombreuses représentations que le théâtre de Fribourg donne à Colmar et à Strasbourg, à l'issue desquelles des sympathisants venus de toute l'Alsace se rencontrent autour d'un bon repas joyeusement arrosé; il n'apprécie pas non plus les activités de l'Institut d'études alsaciennes (21) fondé à Francfort-sur-le-Main, qui, pense-t-il, recrute des sympathisants sous le prétexte d'étudier l'histoire de l'Alsace. En outre, des associations d'histoire sont créées un peu partout, et Hansi s'étonne de voir que leurs membres, peu nombreux, sont en mesure, malgré la somme modeste des cotisations, de publier chaque année de gros volumes luxueux. Hansi déplore que les sympathisants allemands occupent des postes importants en Alsace, par exemple celui de bibliothécaire à Strasbourg, Colmar et Haguenau. Il n'hésite pas à dénoncer l'Abbé Brauner, le bibliothécaire de Strasbourg, comme l'un des agents les plus actifs; il avance que ce dernier se rend chaque mois à Fribourg en passant par Kehl pour revenir en Alsace par la Suisse, bien pourvu de billets d'argent qu'il serait chargé de distribuer, et qu'un certain nombre de personnes toucheraient du côté allemand un salaire mensuel fixe d'un montant de 1000 Marks. 

Ces sympathisants reçoivent selon Hansi le soutien de la presse de langue allemande en Alsace, qui prône un régionalisme agressif et critique tout ce qui vient de France, en particulier le quotidien anti-français et autonomiste ELZ (Elsaß-Lothringische Zeitung), fondé en 1929. Juste après le début de la guerre, "toute la bande" des autonomistes est arrêtée; l'un de leurs porte-parole, le Dr. Karl Roos, élu maire de Strasbourg en 1929 (Parti National Indépendant), est accusé d'espionnage et condamné à mort. Roos est exécuté en février 1940, quelques mois seulement avant l'occupation de l'Alsace par la Wehrmacht, l'armée allemande. Hansi y voit un juste châtiment, car "tous ces agents salariés de l'Allemagne" ont fait tout leur possible "pour faire haïr la France en Alsace", mais ils n'ont eu qu'un modeste succès, qui n'est en rien à la hauteur des grosses sommes que le gouvernement allemand a dépensées à cet effet. Si Hansi a combattu avant la Première Guerre mondiale les pangermanistes et les Altdeutschen, il s'attaque dans l'entre-deux-guerres aux autonomistes alsaciens, dont font partie quelques-uns de ses anciens compagnons de route. Hansi semble ne pas arriver à s'arranger du fait que les Alsaciens ont certes salué avec grande joie l'arrivée des troupes françaises et le retour de l'Alsace à la France, mais n'en ont pas pour autant renoncé à leur identité alsacienne. Il ne veut plus rien savoir à présent d'un particularisme alsacien qui a marqué de façon essentielle, durant la période du Reich, ses activités d'artiste et de propagandiste anti-allemand. 

Hansi a semble-t-il persisté à vouer une haine acharnée aux Allemands presque jusqu'à sa mort, en 1951, même s'il a vu s'accomplir un objectif auquel il était très attaché, avec le retour de l'Alsace-Lorraine au sein de la France, et même si son principal ennemi, le Boche, le fonctionnaire ou l'officier pangermaniste, a cessé d'exister. 

Durant la période de l'entre-deux-guerres, il publie quelques autres ouvrages sur l'Alsace, comme toujours riches en illustrations, certaines d'entre elles étant également diffusées sous forme de cartes postales (22). En 1923, Hansi succède à son père en tant que conservateur du célèbre Musée d'Unterlinden de Colmar; il se consacre maintenant plus particulièrement à l'héraldique alsacienne, comme en témoigne son ouvrage "L'art héraldique en Alsace", qui paraît à partir de 1937 et contient des dessins et des commentaires de Hansi sur 400 armes de ville, insignes de corps de métier et blasons de nobles et de bourgeois (23). Entre 1923 et 1933, Hansi réalise en outre plusieurs affiches pour les chemins de fer alsaciens et lorrains, ainsi que des cartes postales publicitaires pour l'industrie alsacienne de la potasse.

Fig. 11 a et 11 b: Affiches de l'époque de l'occupation allemande (1940)
Tiré de: L'Alsace - une histoire, Illkirch 1996, p. 185 et 192

Au début de la Seconde Guerre mondiale (24), Hansi quitte l'Alsace pour ne pas tomber aux mains des Allemands. Par des chemins détournés, il parvient à Agen en juin 1940, où la préfecture du département du Haut-Rhin avait été évacuée. En novembre 1940 paraît à Strasbourg un long article, écrit de la plume d'un ancien professeur du lycée de Colmar, sous le titre: "Hansi-en-France. Der übelste Deutschenhetzer der im Elsass lebte" (Hansi-en-France, le pire des agitateurs anti-allemands qui ait jamais vécu en Alsace). Il y est dit entre autres: "Les soldats allemands auraient maintenant facilement pu l'arrêter. Il y a des gens que cette magnanimité irritait. Pourtant, le fait d'ignorer totalement cet agitateur et le monde de ses bas-fonds français vociférants et vitupérants, est preuve de son anéantissement total, voire de son inexistence". (25) Ces phrases laissent pointer un certain regret que l'on ait traité Hansi avec tant d'indulgence. 

 Hansi échappe en fait de peu à la mort en avril 1941, à Agen, lorsque - à ce qu'on rapporte - trois tueurs à gages au service des Allemands (Louis Kubler parle d' "émissaires de la Gestapo") le rossent de coups et le laissent pour mort. Hansi finit par s'enfuir en Suisse; fin novembre 1942, il arrive à Genève. Il ne reviendra à Colmar qu'en juin 1946, (26) après que sa maison, dévastée et pillée, ait été remise en état. Jusqu'à sa mort, Hansi reçoit de nombreuses distinctions: entre autres, il est fait citoyen d'honneur de la ville de Colmar, il est élu membre correspondant de l'Académie des Beaux-Arts et reçoit l'insigne de commandeur de la Légion d'Honneur. Il éprouve de plus en plus de mal à travailler et à voyager. Il publie encore une édition de son "Professeur Knatschké", dans laquelle il émet une claire mise en garde contre le "dragon" national-socialiste, qui est selon lui toujours en vie. La dernière publication de Hansi comprend deux anecdotes d'un ton moins mordant, parues en 1950 sous le titre "Souvenirs d'un annexé récalcitrant". Hansi y parle pour la première fois de deux "classes" d'Allemands: des hauts fonctionnaires arrogants et des pauvres petits employés et artisans, qualifiant ces derniers d'un ton presque conciliant de "pauvres diables". (27) Si l'on songe à toutes les caricatures anti-allemandes qu'il a créées par le passé, on peut s'étonner de voir Hansi dévoiler à présent que son meilleur ami d'enfance a été un petit Allemand. Lorsque Hansi meurt le 10 juin 1951, son enterrement se déroule en présence d'une grande foule de Colmariens, du ministre des Anciens Combattants et de nombreuses délégations.

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Notes

(18) Extrait du journal intime du directeur de collège Beyer; cf. Hans-Veit Beyer: Elsaß Ende 1918 - Anfang 1919 und die Frage nach der deutschen Kultur. Erinnerungen des Valentin Beyer, kommentiert von seinem Enkel, Wien 1995, p. 38; voir également dans cet ouvrage une version en dialecte alsacien. "Schwob" est un mot utilisé en Alsace pour désigner un Allemand.

(19) Professeur Knatschké (cf. note 7), p. 117; voir également dans cet ouvrage sur ce qui suit. Sur sa production artistique durant l'entre-deux-guerres, voir Tyl (cf. note 1), p. 12 et suivante.

(20) Cf. les quatre types de carte d'identité qui furent introduits en Alsace après 1918 pour bien différencier les Alsaciens, selon qu'il s'agissait d'un "vrai" Alsacien (détenteur d'une carte d'identité de type A), d'un Alsacien né d'un mariage entre un Altdeutscher (Allemand de l'Altreich, l'ancien Empire, donc de l'Allemagne d'avant 1871, affecté en Alsace après 1871) et une Alsacienne (Carte B), d'un étranger non-allemand (Carte C) ou d'un Altdeutscher (Carte D); cf. Bernard Vogler: Déchirements et réconciliations, in: L'Alsace - une histoire, Bernard Vogler (dir.), Strasbourg 7e édition, 1998, p. 171.

(21) Hansi fait sans doute allusion au "Wissenschaftliches Institut der Elsaß-Lothringer im Reich" fondé en 1922, qui a publié aussi la revue "Elsaß-Lothringisches Jahrbuch", parue de 1922 à 1943, puis à nouveau en 1952. Les articles parus dans cette revue sont répertoriés au site Internet www.phil.uni-erlangen.de/~p1ges/zfhm/elsassjb.html [1] . Le "Jahrbuch" a été suivi par la publication des cinq volumes des "Studien der Erwin-von-Steinbach-Stiftung", qui ont paru entre 1965 et 1984.

(22) Cf. Perreau: Avec Hansi (cf. note 1), p. 42 et suivantes.

(23) Cet ouvrage a paru chez Berger-Levrault à Nancy, Paris et Strasbourg en trois fac-similés, en 1937, 1938 et 1949.

(24) Sur la fuite d'Alsace de Hansi au début de la Seconde Guerre mondiale, son séjour en Bourgogne, à Agen, et enfin, en Suisse, cf. Perreau: Avec Hansi (cf. note 1), p. 53 et suivantes.

(25) Cité d'après Perreau: Avec Hansi (cf. note 1), p. 196; un fac-similé du titre se trouve ibidem, p. 53, un autre extrait de texte ibidem, p. 207.

(26) Perreau fait état des activités d'après-guerre de Hansi: Avec Hansi (cf. note 1), p. 59 et suivantes.

(27) Schroda (cf. note 10), p. 271 et suivante; voir aussi Tyl (cf. note 1), p. 13 et suivante.