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'Hegel légitime l'autoritarisme prussien'
 
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Hegel légitime l'autoritarisme prussien

L'autoritarisme et le militarisme prussiens devaient par la suite marquer profondément l'État unifié allemand qui, sous la poigne de Bismarck, se transforma en cheval de bataille contre toute force révolutionnaire, en combattant notamment la social-démocratie. La persistance des principautés héritées du passé faisait de cette Allemagne un État fédéré de princes au lieu d'en faire un État-nation dans lequel s'exprimait la volonté démocratique des citoyens. C'est ainsi que les principes de démocratie et d'union nationale sur une base révolutionnaire entraient en contradiction avec les intérêts étatiques et absolutistes des structures politiques existantes. 

 À cet autoritarisme réel s'ajoutait, en le légitimant, la philosophie de l'État de Hegel [1] , auquel l'anarchie de la société bourgeoise faisait horreur et pour qui tous les intérêts conflictuels devaient être subordonnés à l'idée d'un intérêt général tel qu'il était représenté par le système monarchique : "Si cette 'idée' est transformée en principe de l'éthique, l'existence individuelle des citoyens n'a de légitimité que dans la mesure où cette existence tend à se muer avec l'ensemble." (4) Et c'est peut-être justement parce que l'histoire a toujours refusé aux Allemands l'unité nationale que le nationalisme allemand a produit ce sentiment de supériorité ethnique revendiqué comme l'essence de "l'âme allemande". (5) C'est de cette façon que l'autoritarisme de l'absolutisme prussien a pu fort bien se confondre avec les idées de discipline et d'obédience envers cet être supérieur qu'est l'État, et ceci d'autant plus que ce sont justement ces vertus qui permirent d'achever, au moins en partie, l'unité nationale et de faire de cette Prusse-Allemagne une grande puissance au centre de l'Europe. 

Fig. 6

L'Empire allemand (1871-1918)







Source internet [2]

Pour bien situer la liaison intime entre les "vertus" de discipline et d'obédience et la conception de (l'État-)nation, il faut rappeler un autre aspect qui résulta de l'expérience de 1848. L'échec de cette tentative révolutionnaire a eu en effet des conséquences profondes pour la culture politique allemande :

  • Les droits Les droits des citoyens n'ont pas été arrachés à l'État absolutiste, et celui-ci n'a pas été démantelé au profit de l'établissement d'un ordre nouveau fondé sur des bases républicaines et démocratiques.
  • Bien au contraire, c'est l'État absolutiste et autoritaire qui a finalement réussi à résoudre territorialement les aspirations nationales, en incorporant dans le territoire national des régions germanophones : l'Alsace et la Lorraine. Le manque de légitimité démocratique fut compensé par les "vertus" militaires et un nationalisme agressif.
  • L'héritage de cette primauté de l'État sur les libertés et droits civiques se manifeste d'ailleurs jusqu'à aujourd'hui dans le fait que les fonctionnaires publics se voient toujours refuser le droit de grève.
  • Enfin, le fédéralisme allemand, quoique restructuré partiellement après la Seconde Guerre mondiale, est pour l'essentiel la conséquence de la naissance de l'État allemand sur la base des principautés héritées de la Paix de Westphalie. Mais ce fédéralisme est aussi un contrepoids important à l'emprise d'un État centraliste, et ceci est un élément positif de l'évolution constitutionnelle allemande.

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Notes

(4) Kurt Lenk, Volk und Staat. Strukturwandel politischer Ideologien im 19. und 20. Jahrhundert, Stuttgart, 1971, p. 66. (traduction de l'auteur).

(5) Helmuth Plessner, Die verspätete Nation, Stuttgart, 1959.