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'Difficultés de délimitation de la région transfrontalière Saar-Lor-Lux'
 
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Difficultés de délimitation de la région transfrontalière Saar-Lor-Lux

En premier lieu s’impose une courte introduction concernant la région transfrontalière ici présentée: Saar-Lor-Lux. Mais là déjà commence la difficulté: il n’est pas clairement défini de quels territoires est composée cette région. En d’autres termes: il existe différentes dénominations et conceptions concernant la délimitation de la région! Ce manque d’unité déconcertant étant un problème central du sujet, il sera examiné en détail plus loin. Pour des raisons pratiques, nous ne comprendrons tout d’abord dans le terme "région Saar-Lor-Lux" que son noyau historique. (Fig. 7).

Fig. 7

Le noyau historique: le triangle minier et sidérurgique "Saar-Lor-Lux"

 

Source: Rolshoven, Hubertus (1974): Rohstoffwirtschaft in der Großregion Saar-Lor-Lux. In: Glückauf, Zeitschrift für Technik und Wirtschaft des Bergbaus, vol. 110, n° 20, p. 841-846.

Celui-ci est regroupé autour de son point de départ, la zone autrefois surnommée "Triangle du charbon et de l’acier" dans les régions périphériques de la Belgique, de l’Allemagne, de la France et du Luxembourg. La dénomination "Saar-Lor-Lux" est née comme une sorte de slogan vers 1970, à l’époque où les industrie minière et sidérurgique jouaient encore un rôle économique important et agissaient en tant que lien par-delà les frontières. En 1971 fut créée une "Commission régionale SLLux" et placée sous l’égide d’une commission des gouvernements nationaux (sans la Belgique).

La région, dans la délimitation que nous utiliserons ici tout d’abord, comprenait les unités territoriales administratives suivantes (Fig. 8): la Sarre [1] , en Rhénanie-Palatinat [2] la Planungsregion Westpfalz, le Landkreis de Birkenfeld et le Regierungsbezirk de Trèves, le Luxembourg ainsi que les quatre départements de la région Lorraine. Avec une superficie d’environ 37.000 km², cet espace est un peu plus grand que la Rhénanie du Nord-Westphalie [3] , mais comptait en 1999 près de 5 millions d’habitants, soit seulement 28% de la population de Rhénanie du Nord-Westphalie. Environ la moitié du territoire et de la population de la région Saar-Lor-Lux se situe en Lorraine. La densité de population est en moyenne de 120 hab/km², cependant l’écart entre les extrêmes est énorme: plus de 400 hab/km² dans la Sarre, très industrielle, contre seulement 30 hab/km² en Lorraine occidentale, à caractère fortement rural.

Fig. 8

L'espace Saar-Lor-Lux de la Commission régionale 

 


Source: Schulz/Brücher, 1997

La mosaïque actuelle des territoires et frontières est le reflet de leur histoire commune récente. Après la perte au 19ème siècle de la plus grande partie de son territoire au profit de la France, de l’Allemagne et de la Belgique (nouvel Etat fondé peu de temps auparavant) le Luxembourg n’est plus qu’un Etat fortement amputé. En 1871, l’Alsace et la Lorraine furent annexées par le nouvel Empire Allemand (voir Riemenschneider [4] ). Cela eut pour conséquence de fortement désavantager, et ceci jusqu’à aujourd’hui, les régions périphériques des deux côtés de la frontière, car il se développa alors de chaque côté un "glacis", sorte de zone tampon servant à protéger le pays contre l’ennemi situé de l’autre côté de la frontière. En d’autres termes: un espace inoccupé en vue d’un éventuel déploiement de troupes. Cet espace resta donc une zone économiquement sous-développée dans laquelle les investissements industriels étaient réduits au minimum afin qu’ils ne tombent pas aux mains d’éventuels envahisseurs.

Fig. 9

Ressources naturelles dans l’espace Saar-Lor-Lux

 

 

 

 

 

 

Source: Schmit, 1989

 

Alors que c’est justement à partir de 1871 que l’industrie connut son premier véritable essor en France et en Allemagne, dans l’espace Saar-Lor-Lux elle se limita presque uniquement aux ressources minerai de fer, houille et sel, c’est-à-dire aus industries de base (Fig. 9). Cependant, l’influence de la politique militaire n’est pas seule responsable de cette évolution négative: les entreprises sidérurgiques, qui craignaient de voir se développer des industries concurrentes et souhaitaient conserver le contrôle exclusif sur la main-d’ouvre, en portent également leur part. C’est pourquoi l’une des caractéristiques de la région est la très faible présence, aujourd’hui encore, d’industries telles que, par exemple, la construction de machines, la métallurgie ou la chimie. L’industrie textile et la fabrication de chaussures, branches dominantes dans les Vosges et la Forêt du Palatinat (régions à faible structure), représentèrent un obstacle supplémentaire au progrès.

L’histoire de la Sarre est mouvementée. Du Traité de Versailles est né tout d’abord un territoire sarrois, lequel était composé du sud de l’ancienne Rheinprovinz prussienne et de l’ouest du "Palatinat bavarois" (bayerische Pfalz). (Fig. 10) Il fut placé pour une durée de 15 ans à partir du 10 Janvier 1920 sous le contrôle d’un gouvernement dirigé par la Société des Nations [5] . A la suite d’un référendum (90,7% en faveur de l’Allemagne), le territoire revint en 1935 à l’Empire Allemand ("Die Saar kehrt heim", la Sarre revient chez elle) et forma avec le Palatinat jusqu’en 1940 tout d’abord le Gau Saarpfalz, puis jusqu’en 1945 la Westmark. Après la Seconde Guerre Mondiale, l’Histoire se répéta en quelque sorte. Détenant à partir de 1946 de nouveau le contrôle administratif et économique sur la région, la France tenta d’y développer une influence durable non seulement au niveau économique, mais aussi au niveau culturel. Le lycée franco-allemand [6] et l’Université de la Sarre [7] en sont deux exemples. Cette dernière fut fondée en 1947/48 et se situe, ironie de l’Histoire, dans une ancienne caserne de la Wehrmacht (comme à Mayence d’ailleurs) dont le portail sert aujourd’hui encore d’entrée principale du campus (Fig. 11). Moins qu’à l’impérialisme culturel français, il faudrait ici penser à cette parabole de la Bible: "Transformez les épées en socs! - Macht Schwerter zu Pflugscharen!"

Fig. 10

L’espace Saar-Lor-Lux en 1920

 

 

 

 

 

 

 

 

Source: Brücher/Pickart, 1989

Fig. 11

L’entrée principale de l’Université de la Sarre, anciennement portail de la caserne

 

 

 

Photo: Brücher

Dans le cadre des Accords de Paris [8] (Pariser Verträge [9] ), le Chancelier allemand Konrad Adenauer et le Président du Conseil Pierre Mendès-France fixèrent en 1954 un statut sarrois (statut de la Sarre dans le cadre de l’Union Européenne Occidentale, UEO), lequel fut cependant rejeté lors d’un référendum [10] le 23.10.1955 par une majorité de deux tiers des voix. Le Traité de la Sarre un an plus tard indiqua le chemin à suivre. Il y fut décidé que la Sarre serait à nouveau rattachée à l’Allemagne (au niveau politique à partir de Janvier 1957, au niveau économique à partir de Juillet 1959), et ceci en tant que Bundesland à part entière. Il y fut également décidé la canalisation de la Moselle jusqu’au Rhin et accordé aux mines françaises le droit d’exploiter, en passant par-dessous la frontière et exemptes du payement de droits d’exploitation, les gisements houillers sarrois jusqu’en 1982. Il ne fait aucun doute que ce traité constitua une amorce décisive des bonnes relations actuelles entre les deux Etats. Il faut ajouter que l’attitude ouvertement pro-européenne du Grand-Duché du Luxembourg représente une aide précieuse dans le "concert" transfrontalier.

Fig. 12

Edition spéciale de timbres à
l’occasion du référendum en Sarre en 1955

 

Source Internet (04.11.2002, cf. Liste)

En conclusion de cet aperçu historique, il faut cependant souligner que la Sarre, en dehors de quelques années sous Napoléon, n’a jamais vraiment été un territoire français. Malgré cela, certains Allemands croient, aujourd’hui encore, qu’on y parle français et que Sarrelouis (Saarlouis), fondée il est vrai par Louis XIV en 1680, est une ville française. Il existe également un second type de frontière: la frontière linguistique romano-germanique (Fig. 13). Cette frontière culturelle, très ancienne et qui s’est lentement déplacée vers l’est, a cependant beaucoup perdu de son importance. Le "dialecte germanique" (deutscher Dialekt), ainsi nommé par opposition à l’"allemand" ("hochdeutsch"), connaît aujourd’hui un recul marqué dans le nord-est de la Lorraine, c’est-à-dire entre les frontières politique et culturelle, recul se mesurant le plus nettement chez les enfants. Le fait que les frontières politique et culturelle ne soient pas identiques a certes rendu plus compliquée la situation générale, cependant la frontière politique est ici moins ressentie comme une coupure que dans d’autres espaces transfrontaliers où deux langues et cultures se retrouvent directement face à face.

Fig. 13

La frontière linguistique franco-allemande

 

 

 

 


Source: Zenglein, in Brücher/Pickart, 1989

L’espace transfrontalier Saar-Lor-Lux, tel que nous l’avons examiné jusqu’ici, est donc composé de trois Etats distincts, dont les unités territoriales concernées présentent des grandes différences aussi bien quant à leur système administratif qu’en ce qui concerne leur degré d’autonomie (voir Schulz 1998):

  • Le Luxembourg est un petit Etat fier de sa souveraineté qui mise entièrement sur l’Europe et constitue un maillon important de l’Union Européenne. Sa superficie ne représente que la moitié de celle d’un département français moyen, il compte moins d’un demi-million d’habitants et sa capitale n’a atteint la taille d’une "grande ville" que récemment. Il faut cependant souligner son remarquable engagement non seulement en faveur de l’intégration européenne, mais aussi particulièrement en ce qui concerne l’espace transfrontalier Saar-Lor-Lux. Cela s’explique bien sûr par le fait qu’il s’agit d’un Etat de petite superficie, dans lequel il ne peut donc exister de conflits d’intérêts entre le centre et la périphérie (voir plus bas), mais aussi sans doute par un taux d’étrangers le plus élevé d’Europe (37% plus les personnes naturalisées), étrangers dont l’intégration est considérée comme relativement peu problématique.
     
  • Les deux Länder allemands concernés, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat, disposent au sein du système fédératif d’une liberté d’action relativement étendue, notamment en ce qui concerne la coopération transfrontalière. Il faut cependant ajouter que les Länder, et tout particulièrement la Sarre, très touchée par la crise du charbon et de l’acier, sont fortement dépendants de l’Etat Fédéral du fait, entre autres, de leur fort endettement envers celui-ci.
     
  • La partie française, c’est-à-dire la Lorraine avec ses quatre départements, a une superficie comparable à celle du Land allemand de Mecklembourg-Poméranie occidentale, ce qui signifie qu’une partie importante du territoire est relativement éloignée de la frontière et se situe de ce fait en-dehors des intérêts communs transfrontaliers. Cela concerne surtout le département des Vosges au sud et celui de la Meuse à l’ouest. La Lorraine présente également certaines difficultés quant à la coopération du fait de la structure centraliste qui prédomine encore en France (voir Brücher 1992). D’une part cela mène à une concurrence locale entre la région et ses quatre départements, auxquels elle ne peut donner de directives. Plus important encore est le fait que la Lorraine est fortement dépendante d’une capitale très éloignée et dominatrice, où les régions périphériques, plus encore que d’autres, sont soupçonnées de tendances particularistes. Il se pose donc en Lorraine constamment le problème de savoir jusqu’où la coopération transfrontalière peut ou doit aller et où et quand l’Etat doit intervenir. Certes depuis les lois sur la décentralisation à partir de 1982 les autorités locales (régions, départements, communes) ont sans aucun doute davantage de compétences, mais elles restent cependant fortement liées aux décisions du gouvernement et de ses préfets, notamment du fait qu’elles ne disposent que de moyens financiers réduits. Le gouvernement n’autorise la région et les départements à avoir des contacts autonomes avec leurs voisins étrangers que depuis le début des années 1990.

Fig. 14

Les structures communales dans l’espace Saar-Lor-Lux

 

 

 

 


Source: Brücher/Pickart, 1989

Il est intéressant de comparer dans les pays concernés la répartition et la taille des communes qui rendent, au niveau communal aussi, la coopération difficile (Fig. 14). Car malgré la décentralisation de 1982, l’autonomie politique et économique des communes françaises est restée faible, voire très faible pour nombreuses d’entre elles, ne serait-ce que du fait de leur petite taille: la plupart compte moins de 2000 habitants, beaucoup même moins de 100, ce qui réduit leur champ d’action pratiquement à néant.

De telles différences au niveau politique et administratif, ici seulement abordées de manière générale, posent constamment des problèmes pour la coopération, d’autant plus que les compétences ne sont pas claires.