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'L'histoire des Huguenots et ses métaphores aux 19ième et 20ième siècles : Entre les "meilleurs Allemands" et les bons Allemands "de race"'
 
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L'histoire des Huguenots et ses métaphores aux 19ième et 20ième siècles : Entre les "meilleurs Allemands" et les bons Allemands "de race"

Avec la conquête de la Prusse par les troupes napoléoniennes après 1806, il y eut non seulement une crise d'identité parmi les descendants des réfugiés - il s'agissait pour eux en effet maintenant de s'identifier définitivement à une identité nationale, donc de se décider entre la France et l'Allemagne - mais aussi des réformes d'organisation fondamentales au sein de l'Etat prussien. Depuis 1809, les colonies françaises n'existaient plus comme communauté civile. La propre administration religieuse au niveau du consistoire fut pratiquement mise de côté. Mais au niveau de la communauté, tout resta apparemment comme avant. Néanmoins, une disparition de grande envergure de la communauté commença, ce qui est aussi à mettre en relation avec l'introduction des cultes en langue allemande au sein des Eglises françaises réformées. De nombreuses Eglises françaises réformées disparurent ou fusionnèrent avec les églises allemandes réformées ou luthériennes, et perdirent de cette manière leur caractère confessionnel particulier. Il semblait être programmé que c'était la fin des Eglises françaises réformées en tant que dernières institutions, représentant encore une identité particulière aux yeux d'un groupe à vrai dire déjà complètement assimilé.

Toutefois vers 1870, se produisit un élan inattendu, une quasi-renaissance des Huguenots. Ladite "réunion" et la "société huguenote du mercredi" furent fondées à Berlin. C'était des associations qui mirent fin à la disparition des Eglises françaises réformées en Prusse et qui, parallèlement, voulurent faire revivre le sentiment de communauté entre les descendants des réfugiés. Leurs propres revues virent le jour. (Note 1) (illustration 8) Dans ces dernières, on tentait de transmettre aux lecteurs, à la place de la confession française réformée, une tradition historique particulière en vue d'une création d'une identité huguenote.

Illustration 8:
Manchette de la revue "Die Kolonie"
et manchette de la revue "Die Französische Colonie".

 


Source: Ursula-Marianne Mathieu / Ursula Fuhrich-Grubert (Ed.): Die Kolonie 1875- 1877; 1880-1882. Die Französische Colonie 1887-1906. Namensregister (=Geschichtsblätter der Deutschen Hugenotten-Gesellschaft, 31), Bad Karlshafen 2000, sans numérotation de pages (page de couverture).

Il s'agissait d'une tradition qui reposait sur une image de l'histoire jusque là encore inconnue. Avec les cérémonies du 200ième anniversaire de l'édit de Postdam, la renaissance huguenote atteignit son apogée et ainsi la nouvelle image de l'histoire devint particulièrement claire à travers les nombreuses publications (illustration 9) réalisées à cette occasion.

Illustration 9:
Page de couverture de Richard Béringuier:
Ausführliche Beschreibung der Feier zum 200jährigen Jubiläum des Ediktes von Potsdam (29. Oktober 1685) begangen von den französisch-reformirten Gemeinden in Brandenburg-Preußen, gewidmet den kommenden Geschlechtern, Berlin 1885, sans numérotation de pages.

 

 

 

Theodor Fontane [1] (1819-1898), (illustration 10) descendant des Huguenots et membre de l'Eglise française de Berlin, apporta un prologue [2] à la cérémonie de l'anniversaire ainsi que le texte accompagnant six « images vivantes » extraites de l'histoire des Huguenots.

Illustration 10:
Theodor Fontane

Source: Musée des Huguenots de l'Eglise française de Berlin.

Finalement, Edouard Muret, professeur de lycée et descendant lui aussi des Huguenots, ainsi que membre de l'Eglise française réformée de Berlin, écrivit l'histoire approfondie de la colonie française en Prusse, avec une considération particulière de l'Eglise berlinoise, qui parut en 1885 (illustration 11). Dans cette dernière, s'exprime la fierté de l'effet du refuge dans l'histoire prussienne (Note 2), et non plus, comme c'était encore le cas un siècle auparavant, la fierté de la particularité française du refuge.

Illustration 11:
Page de couverture d'Eduard Muret:
Geschichte der Französischen Kolonie in Brandenburg- Preußen, unter besonderer Berücksichtigung der Berliner Gemeinde. Aus Veranlassung der Zweihundertjährigen Jubelfeier am 29. Oktober 1885, Berlin 1885, [p. I].

A cause de leur attachement, pour des raisons historiques, particulièrement fort à l'Etat prussien, les descendants des réfugiés se considéraient en 1885 comme de bons, voire de meilleurs Prussiens. D'après leur conviction liée à leurs performances économiques et culturelles, ils avaient crée une des conditions pour l'ascension de la Prusse vers une grande puissance européenne. Cette persuasion figurait sur l'image mais aussi sur la médaille commémorative de 1885. (illustration 12) Elle avait été frappée d'après l'esquisse réalisée par J. Bertrand, Ancien de l'Eglise française réformée de Berlin et parallèlement président de la "société huguenote du mercredi».

Illustration 12:
Médaille commémorative (recto et verso)
Du 200ème anniversaire de l'Edit de Potsdam en 1885, dessinée par J. Bertrand.

Source: Barbara Dölemeyer / Jochen Desel (Hg.): Deutsche Hugenotten- und Waldensermedaillen (= Geschichtsblätter der Deutschen Hugenotten-Gesellschaft, 27), Bad Karlshafen 1998, p. 24.

 

Son revers (illustration13), que nous considérons en premier, puisqu'il traite de façon allégorique des descendants des réfugiés, est dominé par la Borussia, décorée de la couronne royale. Avec l'épée dans la main droite, elle tient, de manière protectrice, le bouclier de la tolérance au-dessus des enfants, les descendants des réfugiés. Se tenant par la main et répartis par trois de chaque côté, il représentent par leurs symboles (de gauche à droite) du pot, de la bêche, de la croix, de la coupe, de la roue dentée et du livre, la fidélité religieuse, le sérieux en économie et l'activité scientifique. D'autres emblèmes de la science (un livre), des arts plastiques (une palette) et de l'agriculture (des fruits et légumes) se trouvent sous le groupe. La légende s'intitule : "Deuxième centenaire de l'Eglise du Refuge en Prusse".

Illustration 13:
Médaille commémorative (verso)
Du 200ème anniversaire de l'Edit de Potsdam en 1885, dessinée par J. Bertrand.

Source: Barbara Dölemeyer / Jochen Desel (Ed.): Deutsche Hugenotten- und Waldensermedaillen
(= Geschichtsblätter der Deutschen Hugenotten-Gesellschaft, 27), Bad Karlshafen 1998, p. 24.

 

La Borussia, symbole de la Prusse, dont sa taille dominante montre sa puissance seigneuriale, qui elle-même est soulignée par le symbole du combat, de l'épée, se dresse ici sur le terrain de la science, de l'art ou dans un sens plus large de la culture et de l'agriculture. C'est sur ces derniers que repose la grandeur de la Prusse. Cependant, la science, la culture et l'agriculture renvoient en même temps à ces domaines d'activité que les réfugiés en Brandebourg-Prusse avaient "occupés". Le commerce et l'artisanat reviennent, à l'intérieur du groupe d'enfants, à trois reprises de façon allégorique : comme roue dentée, bêche et pot. Les métiers qui s'y rapportent avaient été identifiés avant tout comme ceux des réfugiés. La croyance, la piété n'est représentée que deux fois par les symboles de la croix et de la coupe. La religion ne jouait plus qu'un rôle secondaire dans les traditions huguenotes et pour la perception personnelle des descendants des Huguenots de l'année 1885. Dans le groupe des enfants, le livre dressé est encore une fois utilisé pour la science, la littérature et l'éducation. La signification de ce symbole et, parallèlement, la relation entre la base pour la grandeur de la Prusse et les performances des réfugiés est, de cette manière, mise en relief. Si les Huguenots, qui sont à vrai dire les enfants de la France, sont présentés comme les enfants de la Prusse, ceci montre non seulement un ancien besoin de protection, provenant de leur histoire, pris en compte aussi par la tolérance prussienne - cf. le bouclier -, mais aussi les affinités existant entre les Huguenots et les Prussiens. En tant que les enfants de la Borussia, ils étaient de "vrais" Prussiens, c'est-à-dire complètement "assimilés".

Illustration 14:
Médaille commémorative (recto)
Du 200ème anniversaire de l'Edit de Potsdam en 1885, dessinée par J. Bertrand.

Source: Barbara Dölemeyer / Jochen Desel (Ed.): Deutsche Hugenotten- und Waldensermedaillien (= Geschichtsblätter der Deutschen Hugenotten-Gesellschaft, 27), Bad Karlshafen 1998, p. 24.

 

L'autre côté de la médaille, le côté face, (illustration 14) est également dédié au thème de la Prusse, mais cette fois-ci concernant la Dynastie régnante. Sous l'aigle des Hohenzollern, au-dessus duquel est inscrit la maxime des Hohenzollern "non soli cedit", se trouvent les portraits du Grand Electeur et de l'empereur Guillaume Premier, entourés de feuilles de chêne. La couronne impériale repose entre les portraits sur deux boucliers. A nouveau les boucliers montrent respectivement la toque du Grand Electeur et l'année 1685 et la couronne impériale et l'année 1885. Au-dessous figure la phrase : "Dieu protège nos souverains".

Il s'agit donc ici aussi d'une ascension, cette fois-ci de celle de la Dynastie prussienne à partir de l'électorat en passant par la royauté vers l'empire. Si cette ascension débute avec le Grand Electeur, alors ceci s 'explique, en plus de l'incontestable historicité attribuée, aussi par le fait qu'il doit être, en tant que premier protecteur des réfugiés, particulièrement honoré et célébré. Avec cette représentation, les descendants des réfugiés se considéraient également eux-mêmes. En effet, ils étaient d'avis, comme nous l'avons décrit, qu'ils avaient participé pour une grande part à l'ascension de la Prusse et des Hohenzollern. Même si l'image que les Huguenots avaient d'eux-mêmes a été remplacée en 1885 par une autre, l'inaltérable loyauté à l'égard des Hohenzollern demeura toujours une constante. Ce n'est pas pour rien que sur ce côté de la médaille, se trouvait la légende : "Dieu protège nos souverains".

La nouvelle perception de leur histoire, qui s'exprima en image et en parole au cours de la cérémonie du 200ième anniversaire, ne se limita pas au groupe des Huguenots. Leur identité, qui désormais était marquée par cette perception, avait une influence aussi sur l'image que leur entourage se faisait d'eux. Le chancelier de l'Empire Otto von Bismarck précisa cela lorsqu'il parla des meilleurs Allemands en faisant allusion aux Hugenots. (Note 3) Plus tard, les Huguenots s'identifièrent volontiers à cette appellation.

L'image des Huguenots en tant que les meilleurs Allemands, resta pour les Huguenots, jusqu'à la fin du "troisième Reich", le fondement de leur identité. Les idéologues nazis, dans leurs perspectives racistes, ne désiraient également pas reconnaître complètement ce statut aux Huguenots : Des Allemands ayant des ancêtres français ne leur paraissaient pas être mieux que des Allemands ayant des ancêtres allemands. Les descendants des Huguenots ne devaient être "considérés "que" comme les autres patriotes allemands". (Note 4) A vrai dire, ils passaient néanmoins déjà pour une minorité estimée de façon positive, contrairement peut-être à la minorité juive dans l'Allemagne nazie : "Les Huguenots, qui de leur temps arrivèrent de France dans le Reich, présentent une sélection particulièrement positive du meilleur sang germanique". (Note 5)

Illustration 15:
Photo de la cérémonie commémorative en l'honneur des victimes de la Contre-Réformation
dans le cimetière de l'Eglise française à Berlin (Liesenstraße) célébrée par le pasteur Richard Lagrange le 31 Octobre 1935.


Source: Karl Ahrendts (Ed.): Die Feier der 250. Wiederkehr der Aufnahme der Hugenotten durch den großen Kurfürsten in Brandenburg-Preußen. (Edikt von Potsdam vom 29. Oktober 1685 durch die Französische Kirche in Berlin), Berlin 1936, p. 53.

En échange, les descendants des réfugiés essayèrent avant tout de conserver et de consolider cette appréciation par la plus grande loyauté possible en parole et en fait à l'égard de l'Etat nazi. Les discours et les publications à l'occasion du 250ième Anniversaire de l'édit de Postdam en 1935 le prouvent. (illustration 15) Ainsi par exemple Richard Lagrange, pasteur de l'Eglise française de Berlin expliquait, dans le cadre de ces cérémonies, le 31 octobre 1935 : "Sauvés de la misère, nos pères ressentirent leur devoir envers Dieu. […] Par fidélité ils accomplirent leur devoir dans leur vie civile. […] Leur fidélité doit devenir vivante dans notre fidélité et personne ne doit nous dominer dans l'amour que nous portons à notre Führer [Adolf Hitler] et à ce peuple et pays allemand qui est le nôtre" (Note 6)

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Notes

  1. Es handelte sich um Die Kolonie (1875-1877, 1880-1882) und Die Französische Colonie (1887-1906). Vgl. dazu: Ursula Fuhrich-Grubert: Von der "Kolonie" zur "Französischen Colonie", in: Hugenotten 65 (2001), S. 113-123, hier insbesondere S. 116 und S. 118. 
  2. Vgl. Eduard Muret: Geschichte der Französischen Kolonie in Brandenburg-Preußen, unter besonderer Berücksichtigung der Berliner Gemeinde. Aus Veranlassung der Zweihundertjährigen Jubelfeier am 29. Oktober 1885, Berlin 1885, S. 55.
  3. ANONYM: Eine Bismarck-Erinnerung, in: Der Deutsche Hugenott 1 (1929), S. 10.
  4. Evangelisches Zentralarchiv Berlin, 7/11424, Schreiben der Parteikanzlei an das Consistorium vom 20.9.1941.
  5. Evangelisches Zentralarchiv Berlin, 7/11424, Schreiben der Parteikanzlei an das Consistorium vom 20.9.1941.
  6. Karl Ahrendts (Hg.): Die Feier der 250. Wiederkehr der Aufnahme der Hugenotten durch den großen Kurfürsten in Brandenburg-Preußen. (Edikt von Potsdam vom 29. Oktober 1685 durch die Französische Kirche in Berlin), Berlin 1936, S. 54.