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Si l'on observe tout d'abord les transformations concrètes des
deux villes, il n'est pas inutile de revenir sur les deux cycles essentiels
que sont les entreprises parisiennes d'Haussmann,
menées de 1855 à 1870 et le plan de James Hobrechts
pour Berlin, mis en oeuvre en 1862, qui façonneront à leur
manière la structure et le visage du centre des deux villes jusqu'à
ce jour. Les deux opérations s'accompagnent d'une extension territoriale
significative - l'emprise de Paris est portée jusqu'au mur de Thiers
en 1860, tandis que Moabit, Wedding et quelques autres fractions de communes
sont intégrées à Berlin l'année suivante.
L'entreprise
haussmannienne vise d'abord à assainir et embellir le centre
et à renforcer les liaisons radiales en leur ajoutant quelques
grandes diagonales, selon un principe de zonage social assez ferme. En
revanche, le schéma de Hobrecht opère en périphérie
et fonde l'extension de Berlin sur une ceinture polygonale de nouveaux
îlots assemblant des catégories sociales contrastées.
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Baron Eugène Haussmann et James Hobrecht,
deux des urbanistes les plus importants du XIXe siècle
à Paris et Berlin.
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Au début du XXe siècle, ces deux matrices continuent, presque
un demi-siècle après leur tracé, à guider
les constructions nouvelles: ainsi le lotissement de l'Ouest du XVIe arrondissement
parisien est-il contemporain de celui de Schöneberg. Dans le même
temps la perception de chaque ville par l'autre est totalement opposée.
Les Français opposent à la monotonie du tissu haussmannien
et à l'enfermement de Paris dans l'enceinte de Thiers la diversité
des immeubles et l'aisance de l'extension de Berlin, et le paysage urbain
du Berlin élargi provoque des échos favorables. Le journaliste
Jules
Huret s'émerveille du spectacle bariolé des "orgueilleuses
voies nouvelles en construction" à Berlin, ville dont il souligne
en 1909 la parenté avec Chicago, selon une comparaison devenue
cliché entre la capitale du Middle-West et "Chicago-sur-Spree".
[6] Cette
vision de Berlin comme ville américaine sera confirmée encore
un quart de siècle plus tard par Maurice Halbwachs, qui souligne
rétrospectivement en 1934 que ceux qui n'avaient pas été
aux États-Unis, Berlin pouvait une idée de ce qu'étaient
les grandes villes américaines poussées en quelques décades
suivant un rythme précipité. [7]
Il est par ailleurs frappant que nombre d'observateurs des villes allemandes
soient aussi, à quelques années d'intervalle, les auteurs
d'ouvrages à visée similaire sur l'Amérique. C'est
le cas de Huret, auteur de L'Amérique moderne, de Charles
Huart, dont le New York comme je l'ai vu fait pièce au Berlin
comme je l'ai vu, ou de Victor Cambon, qui publie France-Etats-Unis
après le succès des Derniers progrès de l'Allemagne.
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Monotonie de la ville.
D'après certains architectes et urbanistes de la
fin du XIXe siècle, les voies crées par Haussmann
auraient engendré à Paris une certaine monotonie,
laquelle serait à l'opposé de la diversité
et l'étendue de la ville incarnées par Berlin.
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| Source Internet |
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Le poète Jules
Laforgue relevait en 1882 la monotonie des rues berlinoises, Unter
den Linden compris, qu'il voyait comme une "double haie de monuments
(...) badigeonnés de gris, nus, froids (...) comme autant de casernes".
[8] Huret
souligne désormais la variété des constructions des
nouveaux quartiers, maisons "différentes presque toutes les
unes des autres". Il trouve que "de cette anarchie, naît
une gaîté charmante", qu'il préfère à
"la triste uniformité de nos rues et de nos places".
C'est donc une leçon "de hardiesse et d'originalité"
qu'il invite les architectes "timorés et routiniers"
à y puiser. Sans doute le "luxe magnifique" des façades
n'est-il parfois qu'un faux-semblant, les stucs s'effritant rapidement
et les finitions intérieures des grands appartements restant approximatives.
Mais n'est-ce pas au fond, comme aux États-Unis, parce que ces
édifices ne sont pas pensés, comme à Paris, pour
l'éternité: "Que leur importe, aux propriétaires
et aux entrepreneurs? Dans quinze ans ils démoliront ces bâtisses
pour leur en substituer d'autres plus modernes et plus riches encore.
Et en ceci nous sentons davantage la parenté actuelle des moeurs
américaines et des moeurs allemandes: un goût pour la façade.
Malgré ces imperfections dues à la hâte des architectes
et à la fièvre de paraître, on peut dire que le confort
des maisons augmente en même temps que leur nombre: les immeubles
avec ascenseur, téléphone, chauffage central, électricité,
salles de bains pour maîtres et domestiques, eau chaude à
toute heure du jour et de la nuit, ne sont pas, comme en France, l'exception.
On ne bâtit plus une maison sans ces commodités. On commence
même à y ajouter des coffres-forts creusés dans la
muraille, des glacières permanentes et, sur les terrasses des toits,
des verrières pour bains de soleil." [9]
Page de couverture du livre de Hansi "Le Professeur
Knatschke"
(Mülhausen 1913).
Le savant allemand, le gendarme et la famille bourgeoise
font partie des motifs chers à Hansi qui les représentait
dans des situations caractéristiques de leur mode
de vie. Très populaire à son époque,
Hansi l'est encore aujourd'hui: ses caricatures restent
largement répandues en Alsace et l'image de l'Allemand
en garde l'empreinte.
Source: Daniel Poncin, En Pays mal conquis: Les allemands
vus par l'Alsacien Jean-Jacques Waltz, dit Hansi. In: J.-C.
Gardes et D. Poncin (éd.): L'étranger dans
l'image satirique. Poitiers 1994, pp. 135-158.
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Le sens des remarques de Huret est clair pour ses lecteurs parisiens.
C'est la répétitivité de l'architecture de la ville
haussmannienne qui est visée implicitement. Alors que le paysage
urbain parisien est considéré du point de vue allemand ou
américain, dans les analyses des tenants de la City Beautiful,
comme une leçon de mesure et d'harmonie classique, comme le visage
d'une ville "finie", les partisans d'un jeu plus contrasté
et pittoresque des immeubles le long des rues de Paris s'appuient sur
les exemples berlinois. Cet intérêt pour l'invention architecturale
allemande contredit les images propagées dans la littérature
antiallemande, à commencer par les albums patriotiques de l'oncle
Hansi, qui ridiculise, dans Le Professeur Knatzschke, l'éclectisme
des bâtiments construits dans l'Alsace annexée.
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